De l’énergie dans nos fossés ?

, par  Prever , popularité : 17%

Et si au lieu de laisser pourrir dans les fossés les fauches de végétation effectuées sur nos bords de routes, on réfléchissait à d’éventuelles solutions de valorisation locales ?
Bien que ce type d’exploitation nécessite un matériel et une logistique plus perfectionnés, cela mérite toutefois qu’on y réfléchisse, ne serait-ce qu’au travers d’essais expérimentés sur l’une ou l’autre de nos communes ?
Prever a donc souhaité communiquer sur les avantages économiques et écologiques ainsi que les limites de cette valorisation de l’herbe de nos bords de routes.

Cette technique peu développée jusqu’à présent en France est quasi généralisée depuis plusieurs décennies aux Pays-Bas pour l’entretien des bords de routes et de canaux ; elle offre la possibilité de récolter l’herbe au fur et à mesure de la fauche. De même en Allemagne un procédé a été mis au point par l’université de Kassel permettant de valoriser des herbes ligneuses dans les unités de méthanisation.
Quelques départements comme ceux des Vosges ou de la Mayenne ont déjà quelques années d’expérience. Ainsi la DIR du département des Vosges au printemps dernier a fauché l’équivalent de 454 km de linéaire de route, donc 2km d’accotements par kilomètre ; ils i ont fourni 343 T de matière soit 750 gr/m² ; ce tonnage a été valorisé dans sa totalité en station de méthanisation .

Démonstration à Ploudaniel par l’entreprise Dantec de Plouédern . Photo du Télégramme.
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Plus localement chez nous, l’entreprise de travaux agricoles Dantec de Plouédern qui dispose d’un combiné « fauche aspiratrice + remorque » a effectué ces derniers mois plusieurs démonstrations auprès d’élus de diverses collectivités territoriales du Pays de Brest et d’agriculteurs méthaniseurs, en collaboration avec le Syndicat des eaux du Bas Léon et les communautés de commune.

En France contrairement à la Belgique et aux Pays Bas il n’y a pas d’obligation de ramasser l’herbe des bords de route.
Toutefois, en principe depuis 2020, les personnes publiques doivent s’assurer qu’au moins 70 % des matières et déchets produits sur les chantiers de construction ou d’entretien routiers, dont elles sont maîtres d’ouvrage, sont réemployés ou orientés vers le recyclage ou les autres formes de valorisation matière, selon l’article 79 de la loi n° 2015-992 du 17 août 2015 relative à la transition énergétique pour la croissance verte.

Jusqu’aux années 70 ces dépendances vertes – l’ensemble des terrains végétalisés accessoires à la route - trouvaient une valorisation agricole ; mais depuis lors, elles sont broyées mécaniquement et se décomposent ensuite naturellement sur place dans les fossés.

Les intérêts du fauchage de l’herbe et de sa valorisation 

1-Intérêts économiques

• La valorisation de l’herbe peut être avantageuse pour :
- la fabrication d’isolants thermiques,
- du compostage,
- ou encore de la méthanisation (jus d’herbe très méthanogène).
Quelle valorisation du biogaz peut-on attendre ? Par hectare fauché l’efficacité énergétique mesurée entre l’énergie valorisée et l’énergie consommée varie de 1,5 à 5,3. (données recueillies par le CEREMA au travers de quatre chantiers réalisés.)

• L’exportation permet une diminution de la fréquence des curages et des décapages des fossés : les cycles sont allongés de 10 à 15 ans. Elle permet aussi l’atténuation de l’entretien des buses et des brèches des fossés : le cycle est allongé de 1 à 5 ans.

Démonstration à Plourin. Photo Ouest-France.

2- Intérêts environnementaux

• par la diminution des apports de matière organique dans les cours d’eau (intérêt à la prise d’eau de Baniguel sur l’Aber Wrach à Kernilis) ;
• par la réduction de l’envasement des cours d’eau et des zones humides ;
• par la diminution des risques d’inondation grâce à une meilleure infiltration de l’eau ( l’écoulement de l’eau est ralentie par l’herbe broyée présente dans le fossé) ;
• par la réduction des fuites de nitrates vers le milieu : pour 100 km fauchés* c’est 1,5 T d’azote qui sont exportés soit l’équivalent de 4,5 Td’ammonitrate ;
• par la limitation des émissions de CO2 dans l’air ;
• avec le broyage classique on dépose un volume de végétaux coupés plus important étant donné que l’on opère plus tardivement dans la saison

3-Intérêts écologiques

• Un gain de biodiversité réel grâce à un appauvrissement du milieu en azote

Limites du fauchage + exportation

1- La présence plus ou moins importante de déchets (plastique,verre, bois …) Exemple de collecte dans le secteur de Loudéac : 83 Kg de déchets sur 26 Km soit 3,2 kg /km.

Quelles solutions face à ce fléau de nos bords de routes ?

 la collecte des déchets avant broyage est pratiquée régulièrement en Mayenne et dans les Vosges chaque année par des associations d’insertion de personnes en retour à l’emploi. Ainsi au printemps dernier l’association de réinsertion Genie de Laval (Gestion des espaces naturels pour l’insertion et l’emploi) a réalisé une campagne de ramassage durant 5 jours avec 4 personnes à raison de 20-25 km parcourus chaque jour pour un volume récolté équivalent à 25 grands sacs poubelle. Coût facturé : de 20 à 25 €/km , variable selon la saison de fauche (printemps ou fin d’été, incluant les 2 côtés de la voie pour une largeur de nettoyage d’1,5 mètre) .
 [1]
 la sensibilisation des automobilistes et chauffeurs de poids lourds grâce à des panneaux similaires à ceux mis en place en 2018 par les services de l’équipement du Finistère en bordure des voies départementales (60 au total).
 Autre moyen mais encore imparfait car nécessitant 2 passages successifs d’équipements différenciés : le caisson de collecte Jumbox de chez NOREMAT : c’est un aspirateur géant qui peut être associé au groupe de fauchage ‘’Collect’’ .

2- la problématique de la germination ou non de graines de plantes invasives après méthanisation

Les végétations des bords des routes récoltées dans le cadre de ces processus de valorisation par méthanisation sont rarement à maturité semencière. Le processus de méthanisation et sa montée en température sont également sensés éliminer la plupart du temps la capacité germinative. Ainsi une étude réalisée par ProVademse (à la demande du Conseil départemental de l’Isère) sur différents matériels végétaux indique que la méthanisation avait un effet négatif sur le pouvoir germinatif des graines de rumex et d’ambroisie (0 % de levée), alors que d’autres études mentionnent une durée minimum de 30j (notamment pour l’ambroisie, séneçon du Cap) dans le digesteur. Les données de l’Ademe indique que le pouvoir germinatif est rédui de 100 à 65% par le processus de méthanisation en fonction de la durée.

D’autre part l’association SPIGEst (Synergie Plantes Invasives Grand Est) a réalisé des essais à échelle réelle de méthanisation de plantes invasives : renouée du Japon, ambroisie à feuille d’armoise et séneçon du Cap. Leurs rhizomes et graines ont été incorporés dans un méthaniseur mésophile (chauffé à 37°C) en voie humide pendant 1 mois. Ensuite, à la sortie du méthaniseur, les rhizomes et les graines ont été mis dans des conditions idéales de reprise et de germination afin de tester leur viabilité : aucun rhizome n’a repris et aucune graine n’a germé. Les résultats détaillés de ces études sont disponibles sur le site internet de l’association SPIGEst : www.spigestinvasives.com rubrique « Ressources documentaires » puis « Publications ».

Ces travaux devraient permettre de rassurer les agriculteurs quant au devenir de leur digestat s’ils ont incorporé de l’herbe de bords de routes contenant des graines de plantes invasives, reste cependant à les valider concrètement sur le terrain.

3- Les contraintes techniques et logistiques

Le choix de l’équipement n’est pas anodin et doit être réfléchi en amont du projet. Les matériels qui fauchent et qui exportent la matière sont souvent imposants et inadaptés aux routes rurales étroites. De plus, certains matériels effectuent l’entretien de la partie « plate » des accotements, mais n’ont pas de bras articulé adéquat pour réaliser celui des talus. 
Une logistique est également à mettre en place, afin d’organiser les rotations des caissons, qui doivent être vidés au plus près des exutoires. Ceci nécessite une bonne répartition des exutoires sur le territoire.

Quel bilan global ?

Quel coût par rapport au bénéfice escompté ?

Coût d’une fauche classique = 30-50 €/km ;
Coût de la fauche + exportation= de 48 à 120 €/km (ou 80 €/heure*) en fonction des frais de ramassage des déchets ou non, du balisage effectué, de la vitesse de fauchage mais surtout de la valorisation possible ou non par une station de méthanisation à proximité

Avis de Prever

Prever se félicite de cette réflexion émergente sur le fauchage avec exportation sur le Pays de Brest , ceci en lien avec l’arrivée de la mise en service de plusieurs unités de méthanisation sur le secteur. Les agriculteurs équipés s’interrogent toutefois sur plusieurs points : main d’œuvre supplémentaire , présence ou pas de déchets, assurance de l’absence de germination de graines d’adventices ...
Cette pratique innovante est un bon moyen cependant de produire des ressources de biomasse locales pour l’énergie, sans alimenter la concurrence qui pourrait naître entre les usages des terres agricoles pour alimenter les stations de méthanisation.

Cette technique paraît séduisante pour assurer une gestion durable des bords de route sur le Bas Léon caractérisé par une pousse relativement abondante de la végétation due à notre climatologie. De plus il est à noter que sur notre territoire les volumes d’herbe sont bien plus volumineux qu’ailleurs au vu de l’omniprésence de talus plus ou moins hauts à proximité des accotements.

Reste à gérer la problématique des déchets abandonnés délaissés au bord des routes ...
Enfin quelle sera la réponse sociétale dans la mesure où le coût direct à supporter par la population sera probablement plus élevée qu’actuellement ? ( des coûts certes mais des économies également) . Associer la fauche avec exportation à une charte des pratiques de fauchage devrait permettre de ne pas avoir des coûts supplémentaires.

La mise en place d’une expérimentation sur l’une de nos communautés de communes aurait le mérite de mettre en donnée la productivité des accotements et le différentiel technique, économique, organisationnel de mise en place d’une telle pratique. N’est-il pas temps que quelques agriculteurs méthaniseurs, élus, techniciens référents, ETA locales, DIRO ... du Nord-Finistère effectuent un déplacement commun en Mayenne ou ailleurs pour aller rencontrer les pionniers de cette technique ?

Votre avis nous intéresse.

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[1* Pour en savoir plus : cf le rapport de l’ADEME d’Angers de 2018 https://www.ademe.fr › files › assets › documents